(c) Konbini

On a rencontré Masashi Hamauzu, le compositeur des musiques de Final Fantasy X et XIII

Le célèbre compositeur japonais était l'invité d'honneur de la tournée française de Distant Worlds: Music From Final Fantasy.

Il y a mille et une raisons d’affirmer que l’univers de Final Fantasy est fantastique. Cette série de jeux vidéo de Square Enix nous a fait voyager dans des mondes à la fois riches et merveilleux. Manette en main, nous avons incarné des personnages attachants, aux destins hors normes, héroïques et parfois tragiques.

Tout ça pour vivre des histoires captivantes au travers un système de jeu toujours plus innovant. N’avez-vous pas l’impression d’oublier quelque chose ? Si Final Fantasy a une place si particulière dans le cœur de nombreux joueurs du monde entier, c’est aussi grâce à sa musique. Des thèmes mémorables qui ont marqué les esprits et traversé les âges.

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C’est justement parce que les musiques de Final Fantasy sont si belles que Square Enix a créé Distant Worlds: Music From Final Fantasy, une tournée de concerts lors desquels les thèmes les plus mémorables de chaque opus sont rejoués par un orchestre.

Cette année, l’invité d’honneur des deux concerts français organisés à Lyon et Toulouse était Masashi Hamauzu, le compositeur principal de la trilogie Final Fantasy XIII, mais aussi de Final Fantasy X entre autres. Fin musicien et compositeur, il s’illustre également au cœur d’un projet plus personnel et engagé, Imeruat avec la chanteuse Mina Sakai (également chanteuse sur Final Fantasy XIII).

Nous l’avons rencontré en marge du concert pour parler avec lui de son parcours, de ses souvenirs concernant Final Fantasy et de ses autres projets. La parole est au maestro.

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Konbini Techno - Pouvez-vous revenir sur votre parcours en tant que compositeur ?

Masashi Hamauzu - Il y a environ vingt ans, j’ai rejoint la société Square Enix. J’ai commencé à travailler sur les musiques d’un jeu vidéo qui s’appelait SaGa Frontier 2. J’ai ensuite travaillé sur Final Fantasy, les épisodes X et XIII, mais aussi sur le VII.

Il y a une dizaine d’années environ après avoir quitté l’entreprise j’ai composé des musiques pour des publicités télévisées japonaises. Aujourd’hui, je fais de la musique, mais pas seulement. Je touche à tout ce qui est artistique, de la musique, des vidéos, des clips et des images pour des sites Internet. J’ai fondé un groupe qui s’appelle IMERUAT.

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Vous êtes aujourd’hui l’invité d’honneur de cette tournée française de Distant Worlds, Music From Final Fantasy. J’imagine qu’entendre vos compositions, vos arrangements repris par un orchestre, c’est une grande émotion ?

Quand j’ai commencé à composer des musiques pour le jeu vidéo, les sons n’étaient pas aussi élaborés qu’aujourd’hui, et les moyens techniques étaient pauvres. On se contentait de mélodies simples qui faisaient "bip-bip". Aujourd’hui, c’est différent. Ma musique est arrangée et reprise par un orchestre et je fais des concerts partout dans le monde. Évidemment, je suis très heureux qu’on en soit arrivés là. C’est un honneur pour moi de rencontrer des gens qui aiment ma musique dans le monde entier.

J’aimerais revenir avec vous sur l’époque où vous travailliez à la composition des musiques, d’abord de Final Fantasy X, puis Final Fantasy XIII

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À l’époque de Final Fantasy X, le compositeur principal était encore Nobuo Uematsu, moi j’étais son second. J’étais assez libre dans ma création, pas très stressé, car Nobuo Uematsu me faisait confiance. Je suis très heureux d’avoir participé à cette création et du résultat. Pour FFXIII, les possibilités techniques et instrumentales étaient encore plus grandes qu’avant et j’étais le compositeur principal.

Comment avez-vous abordé la création à l’époque ?

J’ai travaillé étroitement avec monsieur Uematsu et monsieur Nakano. Dans Final Fantasy X, j’abordais les musiques scène par scène. Nous étions donc très libres dans la création, même si nous avions forcément quelques indications. Notre créativité s’inspirait directement des images, de l’histoire et des cinématiques à tel moment du jeu et du ressenti qu’on en avait. L’inspiration et les ambiances qu’on proposait venaient de notre ressenti du jeu en lui-même.

Vous avez aussi chanté parmi les chœurs de "One Winged Angel", le thème bien connu de Sephiroth…

Oui ! Ça s’est passé peu de temps après la fusion de Squaresoft et Enix, j’étais encore étudiant à Munich en Allemagne et je faisais partie d’une chorale. Nous avions fait quelques concerts où nous chantions "Carmina Burana" du compositeur Carl Orff. J’ai fait écouter le morceau à Nobuo Uematsu et la musique et les paroles en latin lui ont beaucoup plu. Bien sûr, on ne pouvait pas les reprendre pour des questions de droit d’auteur. Du coup, il s’en est inspiré pour créer celles de "One Winged Angel". J’ai chanté, mais au début, je ne savais pas que j’allais me retrouver dans le morceau final.

Vous venez d’une famille de musiciens "classiques" et votre premier instrument est le piano. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers les musiques de jeux vidéo plutôt que vers un parcours plus traditionnel ?

J’ai commencé le piano quand j’étais lycéen. Mais à cette époque, même si j’aimais la musique, je ne voulais pas devenir musicien. J’en côtoyais et je me rendais compte à quel point ce travail était difficile. À côté, j’étais un grand joueur de jeux vidéo et c’est vrai que les sons, la musique qui en sortaient m’ont très vite fasciné. J’ai voulu créer et me mettre à la place des compositeurs. Musique et jeu vidéo, j’ai lié mes deux passions. Heureusement que je suis né dans une famille de musiciens, car cela m’a permis de "penser" la musique et d’avoir des automatismes.

Pour vous, quelles différences y a-t-il entre composer pour un jeu vidéo et composer de la musique dite "traditionnelle" ?

Dans la conception de musiques de jeux vidéo, c’est assez particulier déjà, car nous dépendons entièrement d’un projet et nous devons composer en fonction de l’univers. Nous travaillons aussi en équipe et nous devons nous coordonner avec tous les autres : les développeurs, les graphistes, les producteurs, les games designer, les scénaristes…

Le processus créatif est différent de celui que j’applique pour mes compositions personnelles où je ne dépends que de moi-même. Après, lorsque je travaille, je ne fais aucune différence entre les deux.

En parlant de projets personnels, vous portez avec votre collaboratrice, la chanteuse Mina, le projet IMERUAT. Comment avez-vous abordé cette création ?

Comme je disais, quand j’étais chez Square Enix, même si j’étais libre dans mon approche, mes créations dépendaient d’un projet déjà pensé. En commençant à travailler sur IMERUAT, j’ai voulu partir de zéro, laisser libre court à ma liberté et ma créativité. Je ne dépendais de personne pour faire passer mes messages, exprimer ma vision et mes sentiments au monde et pour composer la musique. Concernant les clips aussi, c’est moi qui les ai réalisés. J’ai sorti plusieurs CD et commencé une tournée en Europe.

Pour l’avenir de IMERUAT, j’aimerais continuer à en faire des images, des clips, et j’aimerais mettre les musiques de ce projet au service du théâtre, car Mina qui collabore avec moi, est danseuse contemporaine.

IMERUAT, c’est un projet musical et visuel qui s’inspire des Aïnous, un peuple aborigène issu du Nord du Japon. En quoi ce peuple vous a inspiré dans vos compositions ?

Le peuple Aïnous est un peuple auquel je m’intéresse depuis longtemps. Il m’interroge depuis que je suis enfant. J’ai toujours cherché le contact avec cette culture, je suis allé à leur rencontre et c’est comme ça que j’ai rencontré Mina qui est issue de ce peuple. Elle m’a connecté à eux. Les Aïnous font partie du petit peuple. Ils sont mis à mal par les politiques japonaises et sont mal vus dans la culture japonaise. Il y a eu une période où ils devaient même se cacher, car ils étaient opprimés.

Leur histoire m’a fasciné et je n’ai pas encore toutes les réponses aux questions que je me pose à leur sujet. Quand nous avons commencé à travailler sur le premier album "Black Ocean" avec Mina, nous nous sommes demandé comment aborder en musique ce peuple. Le fait que Mina soit elle-même Aïnous nous a beaucoup aidés, car cela fait partie de son ADN, de ses particularités, de son caractère. On s’en est un petit peu éloigné à partir du troisième album. On a plutôt creusé dans les influences de la musique d’Okinawa.

En quoi il important pour vous de jouer la musique d’Imeruat à l’étranger ?

C’est important, car j’ai mis dedans beaucoup de messages cachés. Pourquoi ? Parce que la musique d’Imeruat dénonce beaucoup de problèmes que nous vivons au Japon, que ce soit en lien avec la politique ou la nature. Ce sont des choses qu’il est difficile d’aborder chez nous à cause de la censure. En Europe, je peux parler de tout ça sans tabou.

Actuellement, sur quels projets travaillez-vous ?

Je travaille sur de nouvelles musiques avec Imeruat. Notre priorité, c’est d’enregistrer et sortir un nouveau projet. Ensuite, j’ai travaillé sur la bande originale du jeu The Alliance Alive, la version remasterisée sur PS4 qui est sortie le 11 octobre 2019. Mes autres projets sont confidentiels, je ne peux pas en parler. La seule chose que je peux dire, c’est qu’à mon retour au Japon, je vais retourner en studio pendant un mois.

Sur un ton plus léger, quel est votre jeu Final Fantasy préféré et pourquoi ?

Je savais qu’on me poserait cette question ! (rires) Plus sérieusement, c’est le XIII pour des raisons évidentes. J’étais le responsable de la musique, donc forcément, le jeu m’a plus touché que les autres émotionnellement. Aussi, c’est ce jeu qui m’a fait évoluer dans ma manière de créer et voir la musique.

Votre personnage préféré de Final Fantasy ?

Sans surprise, c’est Lightning ! (l’héroïne de Final Fantasy XIII) Bien sûr, c’est le personnage principal de mon jeu. Je m’y suis attaché, car j’ai longtemps travaillé avec lui, que ce soit pour Final Fantasy XIII, Final Fantasy XIII-2 et Lightning Returns donc j’ai eu le temps de m’y attacher. Elle me ressemble, elle n’est pas très dynamique et je n’ai pas eu de mal à m’identifier à elle. Elle a aussi un petit côté asocial qui m’a touché.

Votre musique préférée de Final Fantasy ?

C’est "Sulyya Spring", car ce morceau représente pour moi le parfait équilibre entre la technique de composition, les instruments utilisés et la mélodie. Je pense que c’est le morceau que j’ai composé dont je suis le plus fier, car j’ai parfaitement réussi à concrétiser mes idées et ce que je voulais faire. En plus dans cette musique, Mina chante un petit peu également. Dedans, il y a tout ce qui me représente.

Par Jérémie Léger, publié le 29/11/2019

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